Ethel Karskens

Belgique

Ethel Karskens
Belgique

Boulevard Anspach, un matin de novembre, les passants s'activent sous leurs manteaux. Le regard collé à leurs chaussures, ils s'en détachent par sursaut pour vérifier que l’on ne leur fonce dessus. Ils aperçoivent enfin la marée humaine silencieuse et s'y portent, s'y noient, y sombrent. 

Bruxelles, à chaque artère, se déploie en nuées anonymes. Les uns sur les autres, les visages finissent par créer une gueule unique, figée dans l’appréhension du futur, le souvenir enjolivé du passé et l’abîme présent. 

Centre de Bruxelles 

"Ils te prennent pour moins que rien. Déjà, le fait que tu demandes, ils te prennent pour un cas social. On est des cas soc’... On rampe, on s'humilie pour demander de l'aide et puis après on te ferme les portes. On te reçoit comme si t'étais la dernière des merdes, encore plus quand on te dit “Ben, écoutez, on ne peut rien faire pour vous." Ils ne comprennent pas, ils ne savent pas ce que c’est […] Ils me disent “bah, t’as voulu l’égalité!” Moi, je leur dis non, j’ai pas demandé l’égalité. C'est une femme qui s'est levée et qui a demandé l'égalité. Moi, on me l'a imposée. Moi je ne demande pas mieux que l'homme aille travailler et qu'il ramène les sous et moi je les dépense. Et je m'occupe du ménage et de mon enfant et t'inquiète t'auras ta popote sur la table.” 

La voix de M. est résignée mais solide. Dans son appartement, au nord de Bruxelles, les réponses s’enfilent les unes après les autres, se déroulent pour tenter de donner un sens au chaos. M. est l’un de ces visages que l’on trouve dans toutes les rues de Bruxelles: marqué à la fatigue, nourri par l’amertume, la peau solide — pour contrer le froid, le courant ou l’indifférence. Ils sont jeunes ou vieux, d’ici ou d’ailleurs. En y regardant de plus près, on distingue une dégaine efféminée. La précarité, face-à-face avec sa propre tombe, n’a pourtant ni frontière ni cible. Elle s’immisce au tournant des accidents de vie, gonfle dans l’ombre et détone sans prévenir. Elle a un goût particulier pour la gente féminine qu’elle enlace sur le premier temps et dévore au second. Les fils sont évoqués, entremêlés. Comme il est impossible de comprendre pourquoi, l’inégalité de genre, l’une des plus grandes injustices de notre monde, s’invite à la table, on l’accepte telle une convive encombrante. On ignore ses caprices, on pardonne sa cruauté. 

M. chez elle

Aujourd’hui, à Bruxelles, le taux de pauvreté, ramené au niveau de l’individu et non plus des ménages, est presque quatre fois supérieur chez les femmes.* 

“On remarque que ce sont surtout des mères seules.” confirme l’un des CPAS de la capitale. Deux raisons sont évoquées: la dépendance financière et les enfants. Dans un couple où la femme a renoncé partiellement ou entièrement à toute activité professionnelle, la séparation est une double peine. Après avoir investi leur temps dans un foyer qui n’existe plus, elles se retrouvent avec peu d’expérience sur un marché de l’emploi aux moeurs parfois brutales. 

Pour la plupart, les opportunités se limitent à des jobs d’intérim, des salaires qui peinent à la faire vivre, à les faire vivre. Car la femme est également celle qui, neuf fois sur dix, est à la tête d’une famille monoparentale**. Quelles que soient les raisons qui les ont amenées jusque-là, d’autres vies dépendent de leurs malheurs et autres péripéties.  

Les toits bruxellois 

“C’est vrai, même s’il y a aussi des pères seuls, nous sommes majoritairement des femmes… Je discutais avec mon fils hier […] Il me dit “maman, dans notre génération — il est trentenaire —, les pères sont tous partis, ce sont les mamans qui ont dû gérer tout toutes seules […] Aussi, souvent le déclencheur chez les hommes, tu vois, c’est “refaire leur vie”, alors ils s’en vont là, la vie d’avant n’existe plus, les enfants n’existent plus, il y en a beaucoup qui font comme ça…” Être seule ne freine pas K.. Son regard est franc, sa voix est claire, sûre. Ses cheveux bouclés, omniprésents, sont ramenés en arrière à chaque éclat de rire. Pendant que K. raconte l’histoire de sa vie, les tables autour de nous se vident et se remplissent. Lorsqu’une émotion se fige dans l’air, des visages nous examinent avant de retourner à leurs verres et oublier. 

M.: “J’étais étonnée que tu me contactes… Je pensais que, toi aussi, t’étais une mère célibataire. ‘Faut dire que personne s’intéresse à nous, c’est pas courant.” Bien que toutes les voix aient leurs propres circonstances, leurs envies particulières, les mots se dessinent autour des mêmes combats. Ce sont des batailles qui se gagnent à l’endurance. Elles sont racontées, détaillées, disséquées. Pour ne pas oublier pourquoi on est là, ni d’où on vient. Les poings sont prêts, épuisés mais en vie. Ils se raidissent à chaque intersection de la capitale, de toutes les rues du monde. Ce sont les poings des mères seules, des femmes omises. Ce sont aussi les tranchées creusées sous un mois de novembre, blessées à coup de tempêtes, à bouchée d’infortune. Après tout cela, il ne reste que le cœur . 

M. et les autres parlent du besoin de dignité avant tout. C’est celle-là qu’on leur retire en premier lorsque, arrivées devant les services sociaux, leur vie passe à la calculette afin de déterminer à quoi elles ont droit. Au bout des chiffres, des conclusions venues d’en-haut: la somme finale sera, leur assurera-t-on sur une note métallique, suffisante pour vivre, voire survivre pour les moins bien loties. “J’ai 1200 euros de chômage, j’ai 700 euros de loyer… À cela s’ajoutent tous les frais supplémentaires comme ceux de l’école, internet,… Le crédit à 300 euros, le gaz et l’électricité… À la fin du mois, il ne reste presque plus rien…  Je n’y arrive plus […] Puis, quand on leur demande de l’aide [au CPAS], ils vous disent que vous avez plus qu’assez, qu’il faut pas se plaindre… Je suis pieds et poings liés.”

K., entre les mésaventures, annonce: “La dignité devrait être définie par le code civil, parce qu’on ne peut pas faire en-dessous de la dignité humaine.” À la suite de divers accidents de vie, elle est endettée, financièrement agonisante. On lui assigne un médiateur de dettes judiciaire. Elle perd tout contrôle sur ses dépenses, ses revenus. Tout est aux mains d’un inconnu qui abusera de son pouvoir. “C’est indigne, ce qu’il m’a fait. C’est vraiment indigne et il gagne sa vie avec cela…” Lorsqu’elle doit se présenter devant le tribunal, on lui conseille de “mettre un genou à terre”: “Tu te laves pas les cheveux pendant dix jours, mets-toi en jogging, un tee-shirt avec des tâches… Mais ça va aller?…” À force d’être poussée vers le gouffre, K. s’épuise, y tombe. Comme la plupart des hommes et femmes qu’on a brinquebalés aux quatre coins du cauchemar bureaucratique, qu’on a oubliés d’entendre — d’écouter surtout —, condamnés à l’exil social, elle fait une dépression. 

S. s’illumine lorsqu’elle parle de son ancien job. Son sourire éclot par le souvenir des autres, de leur complicité, des compliments sur son travail. Les yeux pétillants, la voix volontaire, S. est une autre combattante sur le front de la précarité. L’annonce de la fermeture de la clinique étrangle le ton, le regard se dérobe. Ce licenciement, S. l’a vécu comme un déchirement. Elle est l’une des premières à partir. Les suivantes sont d’autres femmes enceintes, auxquelles on montre la porte: on s’apitoie, on s’excuse. C’est ce manque de flexibilité annoncé, terreur des employeurs. Il faut les comprendre et, comme ils disent, “c’est pour son bien à elle”. S. comprend et, future mère seule, percute ce qu’elle appelle “une grande cassure”. Après la naissance de sa fille, elle rentre à nouveau dans l’arène. Formation sur formation, elle étoffe ses compétences, arrive à décrocher quelques postes d’interim. Malgré tout, son statut de mère célibataire la ramène presque toujours à la case départ. Il assombrit, dès le premier entretien, toutes les expériences et formations possibles. Certains n’hésitent pas à lui demander l’âge des mômes. Elle assure qu’elle prendra une baby-sitter. Ils sont confiants. Plus tard, ils refusent sur les mêmes phrases, comme s’ils s’étaient passés le mot: “On aurait pu, mais…”, “On a trouvé quelqu’un d’autre”,… 

L’histoire, avec un petit “h”, se répète, invisible pour certains, omniprésente pour les autres. Les premières notes dans la voix introduisent la cacophonie des dernières années. 

Mont des Arts, Bruxelles 

M. tient fermement le coussin sur ses genoux. Elle y accroche son regard pendant qu’elle s’égare dans les souvenirs, les humiliations, les espoirs. Autour de nous, sa fille occupe chaque espace du salon: des photos aux jouets, en passant par les films et les vêtements. 

“À l’entretien, ils me demandent : “est-ce que vous êtes flexible?”, je dis “Qu’entendez-vous par flexible?”… Commencer tôt, pas de problème, mais après 18h… Je devrais payer une baby-sitter. Avec le salaire qu’ils proposent, je préfère être à la maison et ne pas laisser ma fille dans les bras d’une inconnue… J’ai ce problème-là pour tous les jobs auxquels je postule. Ils demandent de la flexibilité mais alors, eux, n’en donnent pas, de la flexibilité… Mais souvent, les mères célibataires, ils n’en veulent pas… Ils disent pas directement “Non, vous êtes mère célibataire, on veut pas.” mais plutôt “on a d’autres candidats”… La raison vient du fait que, ben, s’il y a un problème avec le gosse, elles doivent courir… Elle peut pas dire “Dis, chéri, tu peux aller chercher les enfants?” Non, c’est elle qui doit quitter son poste… C’est pour tout… C’est compliqué…” M. se tait, prend une longue inspiration. Elle replonge, tête baissée, sans crainte pour ses mots qu’elle sait justes, qui doivent sortir, pour elle et pour toutes les autres. “En Espagne, on dit qu’un enfant, il vient avec un pain sous le bras. Ça veut dire que c’est une joie qu’il vient toujours avec de bonnes choses… Mais pas quand t’es célibataire… Quand t’es seule, oui, tu as la joie, oui, de voir ton enfant rire, tu te prives pour que ton enfant ait tout. Mais, non. Tu pleures plus que tu n’as de joie.” 

E. 

Un matin d’hiver, à la fenêtre du bus 95, les quartiers du sud de Bruxelles défilent. Le film commence entre les maisons du Logis, paisible tableau aux nuances vertes, avant d’avancer vers le chaos du centre, petit à petit, avenue par avenue. E. appelle: “Tu sais, tout cela ne serait jamais arrivé si j’avais été un garçon… Mon frère, lui, il n’a pas été mis à l’adoption. Il n’a pas vécu tout cela.” “Tout cela”, c’est le parcours d’E. depuis la naissance. Née au Rwanda dans les années 50, elle est rapidement placée par son père, un fonctionnaire au service de l’état belge au Congo, dans une mission protestante. De là, et jusqu’à aujourd’hui, elle sera ballottée d’une maison à l’autre, depuis la Belgique jusqu’à Boston, de New York à Bruxelles, un semi-diplôme là-bas, une espèce de mari ici. E. suit les aléas de la vie en silence. Métisse, elle est née dans un entre-deux (“Au Rwanda, je suis blanche; ici, je suis noire”). Femme, elle est fille, conjointe, élément microscopique lové dans les grandes rafales institutionnelles.

“Je survis plus que je ne vis… Je me débrouille comme je peux.”

E. a un léger accent américain. Elle s’exprime doucement, en musique. Dans le café bondé, il faut lui demander de répéter certaines phrases. Les soubresauts constants de sa vie lui ont dessiné une expression silencieuse. Ses yeux ne s’ébranlent ni à la maltraitance, ni aux trahisons, ni aux morts.  

“Au boulot, J’étais devenue indispensable… Ça me faisait du bien, c’était mon identité.”

Chaque souffle l’arrache d’un foyer, d’une vie, d’une promesse. Au fil des années, la seule chose tangible qui reste, c’est le travail. En plus de vingt ans, elle s’y laisse, une fois de plus, emportée. D’abord par l’enchaînement de CDD, ensuite par le manque de reconnaissance pour son travail. Finalement, on l’achève en dévalorisant ses compétences et son expérience. L’érosion professionnelle s’étend à tous les aspects de sa vie. Dans les creux de la journée, elle s’isole pour pleurer. Les arrêts maladie s’enchaînent. Aujourd’hui, elle est à deux mois de la retraite. Même ton dans la voix lorsqu’elle explique que sa raison de vivre s’achève. 

“J’ai survécu mon enfance, j’ai survécu ma vie d’adulte… Je n’ai pas vraiment l’impression d’avoir une vie de femme non plus… Une femme, elle a des amis de son âge avec qui elle a des activités et des relations avec des partenaires qui la respectent, avec qui il y a un échange équitable…” 

Les toits bruxellois 

La femme et sa semi-vie. La voix de M. s’élève pour toutes: 

“[Après le travail,] la femme, elle, doit s'occuper des enfants, s'occuper du ménage,… Mais elle n'a aucune vie. Elle n'a droit à rien. La femme, c'est une esclave, voilà. Moi je vois ça comme ça. C'est de l'esclavagisme dissimulé. Parce qu’elle est payée par quoi… À part être cocue... Bah ouais, elle a pas le temps de prendre soin d'elle, elle se laisse aller... Celles qui sont toujours pimpantes, c'est celles qui ont des femmes de ménage ou des trucs comme ça... Les vraies femmes, elles sont toujours crades, pas maquillées, avec des baskets, parce que ça va plus vite pour aller chercher les enfants. Les talons ça se casse si on doit courir… Non, laisse tomber. Une femme c'est une esclave, puis les hommes ils vont voir ailleurs […] Tu fais tout pour l'homme et les enfants et tu t'oublies. La femme est un oubli. Oui, un oubli, un robot. Un outil multifonctions.” 

“Qu’est-ce qu’une femme?” Les secondes suivantes sont imprégnées par le souvenir de rencontres, par la douceur des instants — inspirés, expirés, les rêves au ciel —. La réponse paraît impossible. Certain(e)s diront qu’elle n’a pas de sens. Au mieux, elle est le sexe qui enfante. Et puis, et puis. Celles qui ont vécu comprennent. Elles sourient. 

K. sourit. “Alors, j’ai une théorie, très violente: pour moi, il y a les femmes et les femelles, tu vois. C’est pas les mêmes […] Les femmes, c’est solidarité… On vit comme si on était en zone de guerre en permanence. On doit faire plus, on doit faire mieux. Cela nous demandera toujours plus de boulot [pour être égales aux hommes]. On doit toujours être plus plus plus… En plus de tout cela, chez nous, il y a très peu de solidarité féminine… Un truc de travers, [chez les femelles,] on va te le faire ressentir dix ans après, autrement.” 

“Si une femme rencontre une autre femme, qu’on se mette ensemble pour faire quelque chose. Parce que, si t’as ce même idéal, il faut être solidaire.” 

Palais de Justice à Bruxelles 

Au pied du Palais de Justice, puissance architecturale débordant sur le quartier des Marolles et s’écoulant tout le long de la rue de la Régence, les trams s’émeuvent en grincements, les voitures s’évitent de justesse, les touristes capturent instant sur instant. Le temps est découpé et ensuite éternisé sous le gris et le pluie. On aperçoit les quartiers s’emboîter, les manteaux s’affoler, les sursauts des rencontres - des saluts précipités par le vent, l’ennui et autres crimes contre la parole. Les femmes se croisent, se regardent, se sourient, s’ignorent. Sans un front commun visible, il n’y a pas lieu de se réunir; elles continuent leur chemin. Puisque l’inégalité de genre a plus d’appétit pour les mères, pour les minorités, pour les inclassables, elle est rapidement rangée, presqu’oubliée. À croire que certains destins méritent moins d’attention que d’autres. La justice n’a jamais eu une aussi bonne vue.

Derrière les mots, la résistance refuse de céder. Elle prend la forme d’un optimisme dopé au regard des enfants ou d’un courage sans frontière. Elle brille dans le regard de S.. Elle se relève dans le sourire d’E. lorsqu’elle raconte ses envies, ses projets. La résistance est dans les mains, dans la voix. Aux réunions de soutien, les conseils fusent. Les bonnes adresses sont échangées sur le ton de la complicité: les épiceries sociales, les aides parentales, les diverses réductions. Les mots passent à travers les générations et les cultures. Certaines femmes, qui ne se seraient jamais adressé la parole dans la “vraie vie”, se surprennent à devenir amies. Toutes les barrières qu’on a, un jour, érigées n’existent plus. Face aux mêmes situations renaît la solidarité, une once d’espoir au sein d’une humanité oubliée. 

K., M., E., S. et toutes les autres sont les Femmes en nom propre. Le destin aiguillé par leur genre, elles sont les acharnées qui nourrissent notre monde: elles donnent vie, rappellent le courage et définissent l’endurance. Elles sont des continents de femmes, premières sur le front de l’injustice. Elles sont capitaines en tempête infernale et, même la tête sous l’eau, gardent le cap. Pour elle, pour les leurs surtout. 

“[La femme, je la vois comme] quelqu’un qui serait dans l’évolution de la société… À l’avant de tout […] Je vais être très optimiste: je la vois déclencher des révolutions, de grands changements.” Sur ce, le rideau se baisse, la traversée s’achève. S. offre les mots qu’il nous faut pour avancer, pour continuer à tracer le chemin, pour vouloir être femme. 

 

 

* Femmes, précarités et pauvreté en Région bruxelloise: rapport bruxellois sur l’état de la pauvreté 2014, Observatoire de la santé et du social Bruxelles, 2014.

** Monoparentalité à Bruxelles. État des lieux et perspectives, plateforme technique de la monoparentalité en Région de Bruxelles-Capitale, 2013.