Cambodge

Battambang, Cambodge. Il fait encore jour. L'animation de la ville se concentre aux bords de la rivière Sangker, celle qui, à cette époque de l'année, presque à sec, gît dans son lit et accueille enfants et hommes venus se rafraichir. L'eau jusqu'à la ceinture, ils contemplent la saison sèche; ils marchent au ralenti; ils saluent les passants traversant le pont. Plus tard, en fin d'après-midi, dans le parc collé à la rive Est, se rassemblent des douzaines de femmes qui, aux rythmes de chansons khmers ou occidentales, se déhanchent de manière synchronisée. Sans tenir compte du ralentissement des piétons autour d'elles, elles suivent les mouvements de l'homme ou la femme à l'avant, dont les gestes, quelque soit le genre, ont la même grâce calculée.

Femmes dansant dans le parc (Battambang)

La nuit tombe et, avec elle, la température, le fard et les masques. Il est temps pour Touch d'enfiler sa vraie vie. Devant le miroir, elle applique, méticuleuse, son maquillage: le fond de teint, les faux-cils et, surtout, le rouge à lèvres. Elle ajuste sa perruque avant de la poser, vérifie les derniers détails. Finalement, elle choisit sa tenue: une robe moulante qui mettra en avant ses seins en mousse. Vers dix heures, lorsque les rues sont prêtes à l'accueillir, elle rejoint ses copines.

Quelques heures plus tôt, Touch sirotait son coca à la paille, les yeux légèrement maquillés -un trait de crayon sous les yeux pour les assombrir-. Ses vrais cheveux sont courts. Reflets mauves et mèches immobilisées. Elle flottait plus qu'elle ne marchait, un pas juste derrière l'autre, la hanche adhérant au mouvement et offrant l'impression d'onduler. Le jour, elle ne veut pas s'habiller comme une femme. "Ce n'est pas bon pour le business." Bien que la clientèle de son salon de coiffure est en partie composée de membres de la communauté LGBT, elle sait qu'une autre partie reste plus conservatrice. Si, de loin, elle a l'apparence d'un homme, dès que l'on se rapproche, qu'elle souffle ses mots délicats et cligne ses yeux en vitesse pour appuyer ses propos, Touch dégage plus de féminité que toutes les femmes du monde. Pourtant, conclure que ses gestes font d'elle une femme reviendrait à faire de la féminité une condition nécessaire au genre féminin. L'apparence et le charme définissent-ils la femme?

Elle nous montre le grand portrait d'elle en costume traditionnel khmer pour femme. En-dessous, se cache une photo, bien plus petite et légèrement jaunie. Elle date de l'époque où elle ressemblait à un "il". "Il" nous regarde en souriant avec malice, torse nu. "Il" se sait déjà femme. Touch le sent depuis qu'elle a dix ans. "C'est dans mes gênes... C'est un sentiment qui coule dans mon âme, mon esprit, tout. Je sais que je suis une femme, je le sens. "

Femmes et hommes dans le parc (LGBT community) 

Le ciel bleu se dilue en jaune orangé. Aux portes de la ville, les grottes de la montagne de Sampeou recrachent des torrents de chauve-souris. Elles dessinent des nuages sombres dans la nuit tombante, serpentent dans l'air tel un animal géant et unique.

Il fait noir. Seuls quelques néons faibles dans le parc permettent aux passants de voir le chemin et leurs bancs. La seconde famille de Touch est déjà là. Comme elle, ses amies transgenres ont revêtu leurs robes ou leurs shorts taille haute, leurs perruques et leurs talons de dix centimètres. Elles attendent assise ou marchent avec fierté dans la pénombre, la poitrine en avant et le regard coquet. Elles échangent les derniers ragots, commentent leurs tenues et observent les hommes passer avec une attention redoublée. Je lui demande si nous pouvons nous approcher des magasins, de l'autre côté de la route. Touch hésite. Elle n'aime pas être en pleine lumière. Avec anxiété, elle regarde le trottoir foulé par des passants, hommes et femmes, loin de son univers. Elle sait qu'ils l'observeront sans la comprendre. Peut-être prendront-ils plaisir à lui rappeler qu'elle n'est pas comme les autres, d'un regard ou d'une phrase. Nous resterons loin des magasins. Touch réaffirme qu'elle sait qui elle est. Plus tard, dans ses phrases se mêle la douleur d'être incomprise. A-t-on besoin de l'approbation du reste de la société pour être complet? Si, dans les mots et l'âme, le non prévaut, dans les faits, il est plus aisé de rester dans l'ombre.

La communauté transgenre de Battambang, comme les autres à travers le monde, subit les statistiques accablantes liées à leur non-genre: violences, agressions sexuelles, sida, addictions, pauvreté et, plus généralement, une discrimination à tout niveau. La liste s'allonge avec le désespoir de ses membres. Ce soir, ces femmes la confirment mais soulignent une peine supplémentaire: leurs hommes.

"Ils viennent et repartent, viennent et repartent... Nous savons que nous n'aurons jamais de longues relations. Ils nous quitteront toujours pour rejoindre une vraie femme." Entre les phrases, se dessine une tragédie: si le genre de Touch et ses amies est construit autour de leur sexualité, l'amour le transforme en fardeau. Leurs amants sont éphémères et chaque rupture les renvoie à la fatalité de leur nature. L'une d'entre elles prévoit de faire de la chirurgie dès qu'elle en aura les moyens. Touch soupire. "Cela ne changera rien. Même avec tous ces efforts, nous ne serons jamais des femmes. Ils nous quitteront toujours pour fonder une famille avec une autre."

Sa soeur, elle, est plutôt masculine et Touch la pense lesbienne. "C'est beaucoup plus dur d'être dans son cas que dans le mien... On attend des femmes au Cambodge qu'elles se marient, qu'elles restent avec leur famille et aient des enfants... Les hommes, eux, on les laisse tranquilles. Ils peuvent partir, faire le choix de fonder une famille ou non... Je vois la tristesse dans le regard des clientes lesbiennes lorsque je les coiffe dans mon salon...

Femmes racontant leur histoire (Touch et son amie)

Bien que le bouddhisme, fort présent dans les moeurs du pays, offre un regard tolérant sur les choix de vies de leurs adeptes, la société cambodgienne reste conservatrice. Les structures familiales traditionnelles sont le socle de leur quotidien et, souvent, ne pas le respecter engendre un rejet d'une grande partie de la population. Les lois sont faites pour protéger une certaine idée de la famille, idée derrière laquelle la femme a besoin d'une protection que l'homme procure. Cette structure figée coince les personnes transgenres dans une vie faite d'impasses et de déceptions.

Le groupe s'apprête à sortir en boîte. Tout le monde se remaquille, s'échauffe, remet du parfum dans le cou et entre les jambes. Les passants les regardent de loin. Certains, curieux, s'arrêtent et rient avec elles.

Solidaires, elles digèrent ensemble la destiné des transgenres. Elles se savent ni hommes, ni femmes classiques. Pourtant, elles sont une clef à la compréhension du genre. Quels sont les rôles que nous donnons aux hommes et aux femmes, que ce soit au Cambodge ou partout dans le monde? Qu'il y a-t-il au-delà des manières, de la sexualité et de la place au sein de la famille? Les autres sont-ils prêts à accepter les barrières floues qui recouvrent le genre? Surtout, les êtres humains peuvent-ils embrasser leur nature sans, en contrepartie, perdre leurs droits?

Touch, le regard maquillé et fier, face à l'objectif répète ces mots: "Donnez-moi mes droits. Je suis un être humain avant tout."

Elles partent danser. Un autre monde, à l'abris des jugements ordinaires, s'éveille. Un jour, peut-être, pourront-elles s'amuser sur le même rythme que les autres hommes et femmes du Cambodge. Un jour, peut-être fonderont-elles une famille avec un homme qui les accepteront comme elles sont. En attendant, la famille est la communauté, le jour est la nuit.

Femme dans la rue (Touch)

Enfants jouant dans l'eau