Chine

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"Si le premier enfant est une fille, les parents sont autorisés à avoir un second enfant dans l'espoir d'avoir un fils... S'ils ont directement un garçon, ils s'arrêtent en général. Un garçon est assez... Avant, je voulais avoir un garçon pour gagner le respect de ma belle-famille."

En quelques mots, Wendy résume l'état d'esprit de nombreux parents et futurs parents chinois. À la fin des années 80, suite à la détente de la politique de l'enfant unique, les filles uniques eurent droit à un petit frère. Cette mesure, dictée avec un ensemble d'exceptions, était inspirée par la valeur supérieure accordée à un fils: sa force physique et les opportunités financières plus grandes mais, surtout, l'idée que l'extension de l'arbre généalogique ne se produisait qu'à travers un descendant mâle. En Chine et beaucoup d'autres pays, le mariage de sa fille entraînait -encore aujourd'hui, dans certains cas- sa transition vers la famille du mari ainsi que le versement d'une dot. Bien que les moeurs évoluent, que les nouvelles générations dévient du pattern passé, il est toujours coutume de préférer un fils à une fille.

Lors d'un repas au Lac Lugu, avec l'aide de Wendy, je demande à mes voisins de tables, trois jeunes couples chinois, lequel des deux ils préfereraient. Tout le monde s'accorde rapidement: un fils, c'est mieux. Les hommes sont plus costauds, ils ont plus de responsabilités et ils donnent plus de mérite à la famille. Espérant les faire relativiser, je rappelle la pouvoir et la force des femmes Nakhi et Mosuo, groupes ethniques de la région où nous nous trouvons. En réponse à quoi on me sourit, on rigole poliment.

Filles au Lac Lugu

Dans le Yunnan, région coincée entre le Tibet et le Myanmar, un autre univers survit. À plus de 2600 mètres d'altitude dort le lac Lugu, paysage féerique attirant aussi bien les amoureux de la montagne que les hordes de touristes chinois, obsédés par l'angle de vue, la lumière et la composition de leur prochaine selfie. Malgré sa renommée, l'endroit reste calme. D'abord, la multitude de villages bordant le lac perme de déserrer l'étau de la foule. Ensuite, l'ancienne route au départ de Lijiang, l'une des villes les plus proches, en refroidit plus d'un. Sur un trajet de neuf heures, le van slalome entre les sommets, s'égare sur la bande appartenant au sens opposé, évite les chutes de gravats, cailloux ou roches. Habitué aux aléas du goudron et l'ennui au volant, le chauffeur, une cigarette éternelle au coin des lèvres, échauffe ses cordes vocales sur des tubes kitchs. Parfois, entraîné par un surplus de confiance, attiré par un rayon de soleil, il jette un coup d'oeil vers le paysage: baignée dans un nuage, la silhouette des montagnes, dentelée de hauts arbres, rappelle les dessins à l'encre noire. Prenant mon rôle de passagère avant à coeur, je l'interromps dans sa rêverie, pointant d'un geste sec la route et la voiture en face de nous.

Enfin, nous arrivons sains et saufs au lac Lugu, en terres Mosuo. Une grande pancarte jaunie par le temps nous accueille: "Bienvenue au dernier royaume des femmes".

Filles et femmes dans un village Mosuo

"Une fille a plus de valeur qu'un garçon, même s'il faut aussi des garçons pour le travail dans les champs." La grand-mère mosuo rigole de bon coeur. Son foulard sur la tête et ses multiples couches de vêtements la protègent du froid qu'on retrouve à ces hauteurs: une chute de celsius accompagnée d'un vent mordant et d'une pluie fine infinie. Le groupe ethnique mosuo, composé de 40 000 individus dispersés autour du lac, est connu pour être la dernière société matrilinéaire de Chine. Leur quotidien n'a rien de commun avec ce que leurs compatriotes connaissent: les femmes, avec la doyenne à leur tête, ont la main mise sur les finances et les décisions importantes. Elles sont respectées et vues par certains comme étant supérieures aux hommes. Également, la descendance est prise en charge par la famille de la mère et le rôle de père est attribué au frère de celle-ci. "Chez les Mosuo, il n'y a pas de mariage... Le père [biologique] n'a aucun rôle à jouer. D'ailleurs, on ne sait pas toujours qui c'est." La grand-mère éclate de rire. Elle fait référence à la coutume locale: "la visite furtive". Le traduction ne rend pas justice à sa complexité ni à sa valeur. Par contre, elle témoigne de l'absence de tabou et la liberté peu commune entourant la sexualité de la femme mosuo. Celle-ci choisit ses amants et peut inviter l'homme qui lui plaît à passer la nuit chez elle en toute discretion. Celui-ci repartira avant le levé du soleil. S'en suivent des paternités indéfinies, une rare autonomie sexuelle et de nombreuses interprétations biaisées de l'extérieur, comprenant cette coutume comme une forme masquée de prostitution. Il semblerait que, malgré le progrès des choses, le progrès des idées, lui, définit la sexualité féminine entre deux extrêmes: monogame d'une part et marchandée de l'autre.

Trois générations de femmes dans une maison Mosuo

"Beaucoup de jeunes mosuo préfèrent se marier maintenant... Ils trouvent la tradition trop bordélique." Au sein de la pièce centrale du foyer, la chambre de la doyenne, Wendy et moi assistons à un portrait de famille d'une rare beauté. L'arrière-grand-mère, en retrait, fume sa cigarette d'une main et divertit l'enfant de l'autre. Auprès du feu, la grand-mère, nous souriant par intermittence, cuit la pâte dans l'huile tandis que la mère, la génération flottant entre modernité et tradition, la retire et nous l'offre sur une assiette. Wendy traduit patiemment mes questions. Lorsque je lui demande en quoi sa culture est différente des autres cultures chinoises, la mère, âgée de 29 ans, pointe les deux piliers principaux de la chambre. "Ils viennent du même arbre et ont la même hauteur... Celui près de la porte représente la femme et celui-là, l'homme... Ici, les femmes et les homme sont égaux. Les femmes sont très respectées, beaucoup plus que les autres chinoises... J'ai pitié pour elles." Elle s'interrompt pour nourrir son fils. Le feu craque et l'atmosphère est légèrement fumée. La lumière violente du dehors est filtrée et couvre les têtes d'un halo intemporel. La mère reprend: "Les femmes sont tellement considérées qu'on ne fête pas les anniversaires... La date de la naissance est d'abord vue comme le jour où la mère a connu le plus de souffrances."

Vieille femme de la minorité Mosuo partageant son histoire

La nuit tombe. Les danseurs attendent le signal de départ. D'un côté, les hommes, munis d'une veste jaune soleil et d'un chapeau, parlent bruyamment. Les femmes, plus loin, sont vêtues de hauts très colorés et de robes blanches. Leur large couvre-chef noir est décoré de perles et de fleurs. La cérémonie mosuo va bientôt commencer. Autour du feu, une trentaine de Mosuo accrochent leur index à celui du voisin et tournent à n'en plus finir. Les chants des hommes et des femmes s'alternent joyeusement, dansent avec les drapeaux de prière tibétains au-dessus de nos têtes, réchauffent la température. Autour des danseurs, un autre cercle, essentiellement composé de visiteurs venant de toute la Chine, est statique, absorbé par le spectacle. Il y a des très jeunes et des très vieux; les trois couples du repas; il y a Wendy et d'autres filles et garçons de son âge. Il y a des futurs parents, des parents, des grands-parents, tous porteurs d'une inégalité normalisée, avouant sans détour la priorité accordée au sexe masculin. L'objectif du téléphone rivé sur les chants, aussi féminins que masculins, ils ont fait des kilomètres pour la beauté du paysage et cette culture alienne qui survit comme un musée dérogeant au temps, comme une utopie entretenue par le désir de bonne conscience. Les robes virvoltent, la musique s'embrase. Au loin, on aperçoit l'ombre des montagnes, petites soeurs himalayennes, s'inscrire dans un rêve avec nos hôtes. Un rêve qui attire des milliers de touristes chaque année. Un rêve protégé par l'altitude, par un semi-isolement. Un rêve qu'on a du mal à saisir, qui à la fois dérange et fait fantasmer. Le rêve où les femmes sont l'égal des hommes. 

Femmes qui chantent à une cérémonie Mosuo

Femme souriant à la camera

Lac Lugu