Hanoï

Sur Thanh Niên, la route qui enjambe le West Lake au nord d'Hanoï, des femmes attendent. Certaines lancent des mots vers la myriade de scooters qui les frôlent, prennent les fleurs ou le pain pour les tendre aux passants, reviennent à leur point de départ, le vélo, et répètent ces aller-retours à l'infini. Leurs jambes ne connaissent ni le temps ni la fatigue. Quelques pas plus loin se dresse Tran Quoc, la plus vieille pagode du Vietnam. J'attends devant cette petite salle de prière à l'extrémité, habitée par une femme androgyne faite de marbre et habillée d'un blanc immaculé. Elle est entourée par deux autres statues assises en tailleur, les yeux en points noirs précis, dirigés vers le visiteur et décochant des flèches de silence à son encontre. Les prières flottent dans l'air. Avec l'encens, elles se mêlent aux offrandes faites de biscuits et fruits colorés, s'accrochent aux murs centenaires. La déesse-mère est priée pour la Terre et la terre, la fertilité, la grâce du temps. Le croyant l'accoste avec respect, attiré par la Construction et craignant la Destruction qu'elle inspire. La Nature est femme. Vénérée et haïe. Elle dégage une fascination poussée par la peur. Elle est corpulente à l'air paléolithique, couronnée sous les traits d'Isis en Egypte et habillée en Cérès chez les Romains. Au Vietnam, elle a une morphologie réservée et un visage apaisé. Bien que son culte, le Đạo Mẫu, ait été interdit pendant longtemps, son importance n'a pas diminué et accompagne les croyances populaires vietnamiennes.

Le 8 mars est peuplé d'autres déesses. À Hanoï, la journée des droits de la femme se transforme en journée de la femme. Pas n'importe quelle femme. La femme charmante, vêtue d'habits colorés, sourire timide, regard furtif, maquillée sans flirter avec le vulgaire. Une poupée hors du temple, enlacée d'une certaine idée des dimensions, de la couleur de peau et du comportement. Elle est photographiée devant le lac, regard distant, éloigné vers le mythe qu'elle et les hommes nourrissent. Ils lui offrent des roses et des ballons achetés à ces vendeuses qui, pour l'occasion, empruntent les trottoirs avec une vigueur redoublée.

Femme racontant son histoire (Nhung) 

"Tu veux bien dessiner un vagin?" L'appartement de Nhung, à quelques rues de la pagode, est habillé de peintures, feuilles et livres. Elle ne veut pas être appelée artiste car elle ne fait que rassembler les perceptions des autres sur le sexe féminin, qu'ils soient hommes et femmes de naissance ou transgenres, hétéro-, homo-, bi- ou asexuels. Elle me montre les oeuvres. Ceux qui n'en ont jamais vu dessinent avec pudeur des symboles décorés de nuances inédites. D'autres lui donnent des noms. Nhung explique que, en vietnamien, les mots désignant le vagin sont utilisés comme insultes, qu'il n'y a pas de mots "propres" pour le désigner. Sous son regard, je dessine à la peinture à l'eau des lèvres floues en rouge clair et foncé, une bouche aux airs de rêve. Son initiative est née du constat que le tabou entourant la sexualité au Vietnam est encore très présent. Il n'y a pas d'éducation sexuelle à l'école et les discussions au sein du foyer sont noyées par le conservatisme des moeurs. Lorsque deux personnes sont en couple, personne ne souhaite discuter du plaisir ou de la contraception. L'acte est la rencontre de deux gênes muettes. L'achat de pilules et de préservatifs est une épreuve. Elle raconte l'histoire d'amies, enceintes malgré elles, craignant la honte, la colère et le rejet de leur propre famille. Nhung me montre le vagin que l'une d'elles a dessiné. Un coeur blessé. Sa propre chaire, traîtresse lorsque, contre sa volonté, elle a accepté l'enfant. Elle pouvait avorter mais ne l'a pas fait. Elle a décidé d'accepter "son sort" tout comme Nhung qui, trois ans auparavant, a fait face à la même situation sans en connaître la fin. "Je pensais que le bébé avait déjà senti que ce monde était mauvais... Qu'il n'a pas voulu naître à cause de cela. C'est ce que je me dis pour ne pas être trop triste." Ce qui sortit d'elle lors de la fausse couche fut enterré au fond du jardin par sa mère et, aujourd'hui, une plante magnifique est née des entrailles de la terre.

Femme sur les bords du West Lake

Je rentre à la maison, c'est-à-dire chez Hong, à vingt minutes du centre. Dans le bus, les jeunes en uniformes bleu et blanc se serrent les uns contre les autres pour laisser la place aux plus vieux. Les scooters surchargés de fleurs, boîtes et enfants virevoltent autour. Les chauffeurs ont un masque coloré sur la bouche et le nez pour éviter d'inspirer le souffle du moteur de devant et, plus généralement, les particules de pollution qui flottent dans l'air et semblent donner au ciel sa couleur grise.

Être femme, c'est être mère. Hong répond sans hésiter. Elle a une voix assurée et le regard perçant. Sa vie est tournée autour du destin des mères célibataires au Vietnam, sujet qui porte les stigmates des fondements confucianistes de la société vietnamienne. Elle explique que, selon cette philosophie, le père représente le toit et les fondations de la maison. Commencer sa famille sans celui-ci apparaît à la société comme un projet voué à l'échec. Après avoir accouché de sa fille quelques années auparavant et avoir décidé de l'élever seule, elle fonde "Coins for change" afin de parvenir en aide aux autres mères célibataires. Les fonds récoltés sont investis dans des supports financiers et psychologiques à ces mères, parfois handicapées, toujours seules.

Femme racontant son histoire (Hong)

Alors que le mythe l'entourant est célébré, la vie terrestre de mère au Vietnam est jalonnée de coutumes, conservatisme et charges auxquels elle doit se prêter sous peine de ne pas être socialement acceptée par les autres. La culture confucianiste recouvre le rôle de la femme sous la puissance et l'assurance de l'homme et, par conséquence, relègue les fonctions de seconde zone à celle-ci. Nhung ajoute que les pères ne servent à rien. Ils peuvent aider financièrement car ils sont mieux payés mais, à la maison, ils s'occupent peu des enfants et du maintien du foyer. La tradition servirait-elle à pallier à la réalité? Cette célébration de la femme semble être une tentative pour combler l'inégalité du genre et le rôle familial prédominant que la culture accorde aux hommes en cache son absence. Également, lorsque les mythes s'effacent, le corps de la femme semble être une balance sur lequel elle se pose et qui la met face au choix répété d'être mère ou non. Toutefois, lorsque la pression sociale s'invite, cette balance pèse d'un côté et le choix n'en est plus un.

Je quitte Hanoï sous la pluie. À l'arrière d'un scooter minuscule et affublée de mon sac à dos gargantuesque qui manque d'assommer mes voisins de route, je regarde les femmes assises à terre ou sur ces tabourets si chétifs qu'ils semblent inexistants. Elles semblent ne pas se soucier du chaos sonore et poussiéreux. Concentrées, elles cuisinent, elles nettoient, elles vendent, elles marchent, elles pensent, elles se souviennent. Elles vivent pour faire vivre les enfants.

Femmes vendant des fleurs dans la rue

Femme lisant son journal

Femme nettoyant les rues (Flower market)