Iran

Téhéran la grande, Téhéran le bruyante, Téhéran, sous le regard du Tochal, cette chaîne de montagnes aux restaurants à l'ambiance enflammée dès les premières étoiles; aux visiteurs silencieux, main dans la main, l'altitude comme cachette; aux familles éparpillées par le monde et les désirs. La ville continue à s'étendre sans relâche, immeubles sur les hauteurs, rues dans le désert, jungle urbaine creusée dans le sable. La rue Valiasr coupe la ville en Est et Ouest, traverse le Nord, le Sud et le temps. Elle porte la marque des années, des nouvelles avenues, des vies pressées sur son béton. Elle accueille les taxis jaunes qui ne désemplissent jamais, l'espoir des vendeurs à la sauvette, l'attente infatigable des mères aux arrêts de bus. La plus longue rue du Moyen-Orient est surtout la promenade à travers les époques: Au Sud, plus âgé, qui courbe sa colonne sous le monde et la marchandise étalée jusqu'au pied du passant; sous les tchadors groupés voilant le trottoir d'un noir de jais; sous l'oeil méfiant des hommes habillés dans l'indémodable, spectateurs d'une autre ère, égarés dans l'aujourd'hui. Ils se sont entassés, ces airs de l'avant et de l'après, ces parfums de sans et d'avec, dans l'histoire perse, dans le regard du vieux, sur le trottoir de Valiasr. Plus au Nord, l'autre face de la même pièce s'affiche dans les vitrines à la mode, les cafés branchés sur Spotify et dans les rires des filles. La rue, centrale dans l'histoire de la ville, est le paradoxe iranien. C'est celui qui s'écoule dans les veines des habitudes et des espoirs, qui tiraille les classes moyennes et fait battre le coeur ardent de la capitale.

Qui est la femme iranienne? "Elle est intrinsèquement indépendante... Mais son énergie n'est pas utilisée au maximum de ses capacités. Elle a des droits, surtout lorsqu'on la compare avec ceux des pays avoisinant. Elle conduit, elle va à l'université... Pourtant elle pourrait aller plus loin." Nazanin Darneshvar, fondatrice de Takhfifan (le Groupon iranien), est une figure connue dans le milieu des startups iraniennes. Son parcours professionnel est traversé par l'ambition et la force que son père lui a léguées dans sa jeunesse ainsi que par le désir d'inspirer les autres. "Il est aussi primordial de trouver un équilibre entre la famille et le boulot. Nous avons besoin des deux pour être femme." 

Entrepreneuse iranienne (Nazanin Darneshvar)

La famille est un pilier de la culture iranienne. Elle est omniprésente dans les moeurs, héberge les enfants jusqu'au mariage et donne le cap à la progéniture. Dans le schéma traditionnel, elle est supportée financièrement par l'homme tandis que la femme s'occupe des enfants et tâches ménagères. Cette structure est liée au Nafaghe, un devoir du mari envers sa femme et traduit par une certaine somme d'argent qu'il lui verse en échange de son travail à la maison. Le Nafaghe n'est cependant pas rattaché au bon vouloir de chaque famille, il est une institution avec laquelle la société iranienne grandit, sur laquelle les autres systèmes reposent. Il est symptôme d'une organisation traditionnelle mais l'âme de celui-ci est dans les devoirs soufflés aux Iraniennes. Comment être une femme ambitieuse dans ce modèle-là? "J'ai plusieurs employées qui me quittent dès qu'elles ont leur premier enfant. Elles ne reviennent presque jamais sur le marché du travail... Cela n'a pas d'intérêt pour elles puisqu'elles doivent s'occuper de l'enfant et le mari se charge des rentrées financières. Pour elles, le salaire qu'elles toucheraient serait de l'argent de poche... Beaucoup de femmes iraniennes ne cherchent pas l'indépendance financière." 

Parisa, ingenieure automobile (à droite)  

Parisa, ingénieure automobile, vit au nord de la capitale. Tandis qu'elle cuisine pour ce soir, fume une cigarette et sert le thé, nous discutons des femmes dans la monde puis des femmes iraniennes. Indépendante et vivant seule, elle a une situation peu commune. Elle partage la position de Nazanin et rajoute: "Comme beaucoup d'employeurs voient le salaire de la femme comme un extra, ils ont tendance à lui donner moins d'argent qu'à un homme qui aurait la même position... Je sais que je suis moins bien payée que mes collègues masculins. Même si je n'aime pas cela, je comprends. L'homme sera celui qui aura la charge principale, c'est sur son salaire que tout repose dans la plupart des foyers." Sa soeur vient dîner avec sa famille. Dans le salon, ses nièces courent autour de la table en rigolant tandis que leur petit frère, âgé d'à peine quelques mois, observe avec envie et tente de se relever, en vain. Le repas est terminé et la digestion délie les langues. "Il est aussi difficile de trouver une alternative pour garder les enfants. Les rares possibilités qui existent sont trop chères ou de mauvaises qualités. Ma soeur aurait aimé continuer à travailler, elle regrette parfois."

Azadi & Saddam

Deux femmes se promenant au square Naqsh-e Jahan 

Malgré les kilomètres et kilomètres de rue, il est rare de trouver les plats qui rendent justice à la gastronomie iranienne. Ceux-là, comprenant entre nombreux autres l'Āsh-e anār ou le Kashk bademjan, sont surtout dans la cuisine des Iraniens. Ils sont un trésor bien gardé qui ne se dévoile au jour qu'au hasard des pas ou aux recommandations des résidents. Ils sont derrière les remparts entourant l'espace privé, des murs hauts et épais, la frontière entre deux univers distincts, la rue et la maison.

À Isfahan, me promenant un matin sur sa montagne, Saffeh, au milieu des locaux -jeunes, vieux, en montée ou descente, couchés dans l'herbe, aidés d'une canne, amoureux, solitaires-, la vie s'y découle en funambule sur la barrière des deux mondes. Isolés de la pesanteur des règles publiques, les conversations et les rires flottent entre les arbres, s'élèvent dans un ciel bleu immuable et traversent les âges. J'y rencontre une femme à l'anglais écharpé et au sourire constant. Elle m'invite à déjeuner, j'accepte, nous roulons jusqu'à son appartement. Le seuil de la porte traversé, elle enlève aussitôt son manteau et son voile, met son jean, enfile son tee-shirt rose pâle et sans plus attendre prépare le pain, le yoghourt, les olives, les noix, les plats qui ont mijoté pendant des heures à feu doux, jusqu'à ce qu'on les oublie, jusqu'à ce que la sauce, unique, celle qu'on ne sent qu'en passant le paillasson, imbibe les légumes et la viande. L'autre Iran est dans les marmites, l'autre Iran est à l'abri des trottoirs, l'autre Iran, aux cheveux découverts et lâchés, s'entretient sur l'état du monde et de son pays, sur ses peurs et ses espoirs. 

Grand Bazaar

"Il faut prétendre être quelqu'un qu'on n'est pas, être acceptable pour les autres." Farnoosh Nik a les cheveux rouges dans les pointes, le regard franc. Co-fondatrice de Artsy (le Etsy iranien), l'entrepreneuse de vingt-sept ans explique la différence entre la femme iranienne publique et privée. "Dans la rue, on doit être la personne que les autres voudraient voir. Les iraniens en général ont besoin d'être bien vus par les autres, ils ne veulent pas être mal jugés." Plus tard, elle continue: "La femme iranienne n'est au final pas si différente que son apparence dans la rue. C'est un être humain, comme les hommes, avec beaucoup de capacités, mais recouvert d'un voile, qui ne peut jamais être naturel à 100%." Renoncer à se conformer, c'est perdre une respectabilité. Répondre aux attentes, c'est parfois donner beaucoup d'énergie pour être quelqu'un qu'on n'est pas. "J'ai de l'espoir pour les prochaines générations... Ma génération, elle est coincée entre deux. Elle a été élevée avec l'émergence d'internet et une éducation islamique. Il n'est pas facile de combiner les deux... que ce soit en public ou privé." 

Jeune entrepreneuse à Téhéran (Farnoosh Nik) 

Au croisement avec la rue Enghelab, Valiars se transforme en chaos. Les quatre coins du carrefour expulsent les rescapés du métro où, serrées les unes contre les autres dans le wagon qui leur est assignées, les femmes s'observent, ignorent les vendeuses de maquillages et outils de cuisine, guettent les arrêts et se préparent à sortir du marasme humain. Au-dessus, à l'air libre, c'est un autre parcours du combattant. Les trottoirs, protégés de barrières, poussent hommes, femmes et enfants à escalader l'absurde de métal bleu. Ensuite, hués par les voitures, ils traversent bande après bande, attendent parfois dans l'émoi le passage se créer ou se fraient le chemin, escaladent d'autre entraves, arrivent enfin sur le trottoir d'en face. 

Au-dessus de la station Te'atre Shahr  

wagon réservé aux femmes

Au jour le jour, les Iraniens traversent des carrefours. Ceux de la route mais, surtout, les épreuves dressées par les sanctions économiques et aux véhicules impatients que sont les lois ou plutôt, les outils légaux. En traçant leur propre chemin, les Iraniens redoublent de créativité et d'ingéniosité. Cet espace, clôturé mais poreux, surveillé mais embrumé, est un terrain de jeu pour les entrepreneurs en tout genre. Ceux qui rêvaient de faire carrière en dehors de l'Iran croient à présent en l'avenir de leur pays, créent une nouvelle dynamique dans le sillon de la débrouillardise persane en y ajoutant leur modernité.

"Dans un documentaire que j'ai réalisé il y a cinq ans, je demandais à Shaghayegh où elle se voyait dans cinq ans. Elle m'avait répondu qu'elle voulait être autre part qu'en Iran. Aujourd'hui, elle ne veut plus quitter le pays!" La partenaire et amie de Negin confirme. Les deux jeunes entrepreneuses, Negin Nasiri et Shaghayegh Jahanbani, ont su s'imposer dans un domaine peu ouvert aux femmes dans le monde et particulièrement en Iran: la menuiserie. En moins de deux ans, Studio_On est devenu plus qu'une entreprise, c'est une marque populaire que les jeunes suivent de près. Les produits contrastent avec les meubles auxquels ils sont habitués, leur design respire l'énergie à laquelle leur génération s'identifie. Leur compte Instagram, une référence en matière de popularité en Iran, affiche près de 30.000 followers.

Shaghayegh Jahanbani et Negin Nasiri à la table du Rione

"Au début, les gens n'en revenaient pas. Quand ils ont vu que nous pouvions construire de vrais meubles, ils testaient la solidité de notre travail avec une force exagérée. Mais cela tenait! À présent, ils respectent ce qu'on fait... Mêmes les gens de notre quartier, qui est un endroit plutôt traditionnel, ils nous ont soutenues... Avec notre combinaison et nos cheveux attachés dans un foulard, ils ne sont pas toujours sûrs d'avoir affaire à des filles (rires)... À présent, beaucoup de gens, filles ou garçons, modernes ou non, nous voient comme une inspiration." Autour de la table du Rione, un nouveau café en plein coeur de Téhéran qu'elles ont soutenu, les notes flâneuses de blues contrastent avec la confusion urbaine qui s'agite de l'autre côté des grandes fenêtres. 

Vendeuse sur rue Valiasr

Dans cette frénésie entrepreneuriale, les nouveaux Amazon, Uber, Ebay et autres sont apparus pour remplacer leurs aînés. A suivi la vague des startups qui, malgré le manque d'investissements, ont su surfer sur l'absence de compétition pour se développer. "Il reste tout de même difficile de créer des startups en Iran, cela reste très nouveau... Ce domaine demande beaucoup de bons développeurs, hors ils sont rares ici. En plus de cela, les investissements sont peu élevés. Les acteurs traditionnels ne sont pas habitués au business model des startups et s'en méfient." Malgré cela, de nombreux accélérateurs voient le jour et continuent d'attirer des recrues, attirées par un secteur plein de promesses. 

Fille se promenant dans le parc Bagh Ferdows

Fille se promenant dans le parc Bagh Ferdows

La journée tombe et la chaleur des rues est à son comble. Teheran renaît après l'anesthésie de l'après-midi. Sur la place Tajrish, à l'extrémité nord de Valiasr, les klaxons en symphonie hystérique dépêchent les passants qui sautent du trottoir sans regarder, frôlent les capots, reviennent se plonger dans une foule compacte. Les taximen, adossés en bande sur le jaune poussiéreux de leur chère et tendre, lèvent la main vers les rares touristes, leur suggèrent sans détour l'attraction principale de la ville: les embouteillages en bandes qui quadrillent le destin de Téhéran, accompagnés d'un zeste de tremblement radiophonique, sur son lit de cigarettes impatientes.

Entre les tracts et les contre-courants humains, avec les vitrines de noix et cerises acidulées d'un côté, avec les montagnes de l'autre, la jeunesse iranienne croise les anciens. Les premiers, aux couleurs printemps-été marchent avec confiance dans le chaos, leur chaos. Les seconds avancent à leur rythme, ne remarquent plus la fièvre ambiante, entendent la prière, prennent les chemins connus. Plus loin, au pied du musée du cinema, dans le parc Bagh Ferdows, les filles se rassemblent, voile à peine couvrant, maquillage de podiums et Vogue entre les doigts. L'air régulier des hauts-talons est l'unique traffic des lieux. 

Femmes et enfant  la place Tajrish

"À présent, le hijab est porté comme un fashion tool, on dit qu'il sert de cadre au visage d'une fille." Si d'autres barrières, liées à la loi ou aux moeurs, s'élèvent autour des Iraniennes, celles-ci les contournent ou les apprivoisent à leurs manières. Negin et Shaghayegh évoquent l'habit musulman mais également les lois. Le divorce, par exemple, qui, dans les textes officiels, laissent très peu de manoeuvres à la femme: "Les jeunes Iraniens qui vont se marier signent un papier qui remet les deux conjoints sur un pied d'égalité dans le cas du divorce." À cela, elles ajoutent que les jeunes sont porteurs d'une égalité mieux ancrée. Mais tout cela prend du temps, demande des exemples.

Nazanin: "On a besoin de plus de modèles, que ce soit pour les femmes ou les startups en général." Ces dernières, aux moeurs plus égalitaires et attirant cette nouvelle génération, pourraient-elles être un domaine-clef pour les femmes iraniennes? "Dans ma startup, les femmes sont majoritaires... En plus d'être un milieu qui plaît à cette jeunesse éduquée et moderne, c'est également un job dont les revenus sont considérés comme trop bas pour certains hommes." Ceux-là, liés par le Nafaghe malgré le changement des mentalités de cette classe, sont généralement moins attirés par les incertitudes salariales des startups. 

Générations de femmes au square Naqsh-e Jahan (Isfahan)

Il est presque vingt-trois heures. Les trottoirs de Valiasr se sont à peine calmés. Mon vol est dans quelques heures et bientôt je retournerai dans le taxi jaune, personnage historique à lui seul, pour traverser Téhéran, ses multitudes de contraires et d'histoires liées à l'Histoire. Où est la nouvelle femme iranienne dont on perçoit la silhouette sans distinguer son visage? À l'image des startups, elle naît avec de nouvelles possibilités, un champ d'action qui, à une autre époque, aurait été inimaginable. Elle fait ses premiers pas, sans se brusquer, avec confiance. Elle inspire au-delà de ses frontières. Mais quel avenir? Farnoosh, employant ces mots pour décrire l'environnement entrepreneurial, a sans doute l'expression la plus juste: "Il faut essayer, tester, persévérer. Personne ne peut savoir ce qui va arriver, le plus important est de continuer à avancer." 

L'oiseau

Jeunes filles devant l'Emamzadeh Saleh

Vendeur de fruits

Femme non-mariée, secrétaire à plein temps

Vélo et tchador