Myanmar

"Ce n'est pas la religion, c'est la tradition." Dans l'aile principale de la pagode Mahamuni, à Mandalay, le moine m'invite à rejoindre les autres femmes sur le grand tapis. À côté d'elles, une petite entrée laisse passer les hommes en longyis -la jupe traditionnelle au Myanmar- vers la salle où un grand Bouddha boursouflé de dorures attend. Devant nous, une pancarte rouge indique "Ladies are not allowed to enter". Peu convaincue par cette explication, je me résigne toutefois à rejoindre mes camarades de genre. Elles sont nonnes, mères, filles, traditionnelles ou modernes, souriantes ou concentrées; elles observent avec respect, dans la salle qui leur est interdite, les hommes appliquer les feuilles d'or sur la statue. Autour de nous, des écrans diffusent le rituel sous tous les angles.

Comme dans les autres pagodes du Myanmar, les femmes sont omniprésentes. Elles versent doucement l'eau sur l'épaule d'un Bouddha; pieds nus, elles incantent des syllables voilées devant un autre Bouddha; elles prient pour la famille, les voisins et le Myanmar. Lorsque les moines passent faire la quête en banlieue, elles sortent les premières, suivies d'enfants peu réveillés, les mains chargées de riz, plats, biscuits et billets. En offrant leurs dons au premier moine de la file, elles marmonnent leur dévotion, le regard fixe et infaillible.

Femmes à Yangon

Si le bouddhisme a des variantes multiples à travers l'Asie, la religion est vue, dans son ensemble, comme l'une des plus tolérantes au monde. Depuis sa création, il y a plus de 2500 ans, elle promet un semblant d'égalité entre femmes et hommes, vision novatrice pour l'époque et qui, aujourd'hui encore, est en avance sur toutes les autres religions. Cette quasi absence de sexisme trouverait son origine dans l'une des caractéristiques de l'existence, piliers de la croyance bouddhiste: l'Anatta.

"Nous essayons de ne pas voir de différences entre les hommes et les femmes." Au centre Thabarwa, un lieu de méditation bouddhiste à Yangon, Khema répond d'une voix flirtant avec la léthargie. Derrière le crâne rasé, la robe brune et les traits sereins, il est difficile d'imaginer une vie antérieure à son quotidien nonnastique. L'Anatta, décrit comme le non-soi, l'impersonnalité, part du principe que les existences sont dépendantes les unes aux autres et que, en conséquence, il n'y pas d'âme distincte. En suivant cette logique, il n'y aurait ni hommes ni femmes. Certains affirment même que s'attacher à la distinction des genres pourraient empêcher le pratiquant d'atteindre le Nirvana, le but suprême de tout Bouddhiste.

"According to Buddhist belief, those who have done evil in their lives will spend the next incarnation in the shape of a rat, a frog or some other low animal.(...) U Po Kyin was a good Buddhist and intended to provide against this danger.(...) And he would return to the earth in male human shape -for a woman ranks at about the same level as a rat or a frog." "Burmese Days", George Orwell.

Filles demandant l'aumône dans Yangon

Malgré les fondements égalitaires de la religion, des croyances misogynes, sans aucun rapport avec l'enseignement de Bouddha, s'y sont peu à peu attachées. Avec le temps, elles semblent s'être entièrement intégrées à la foi. Les femmes, aussi dévouées que les hommes; les femmes, qui devaient être des êtres vivants avant leur genre; les femmes, qui ont fondamentalement les mêmes chances d'atteindre l'Eveil, retrouvent un statut moindre au nom de la tradition. Ce mot, "tradition", un terme fourre-tout, un débarras à la valeur sacrée, est également l'argument majeur pour justifier toutes formes d'inégalités dans le monde. Dans ces cas-là, la tradition met fin au débat, à la progression. Il se suffit à lui-même comme un joker qu'on agite lorsqu'on a épuisé la raison et la justice.

"Du temps de Bouddha, les nonnes, les Bhikkhunis, étaient égales aux moines, les Bhikkhus... Elles devaient même suivre plus de règles... 311, je pense. Alors que les Bhikkhus, eux, ne doivent en suivre que 227." Vêtue de rose clair, couleur répandue auprès des nonnes birmanes, et entourée de centaines de livres sur la méditation, la nonne marque une pause. Elle esquisse un sourire bienveillant et continue. "Aujourd'hui, les nonnes ne doivent en suivre que huit. Parfois dix. Elles n'ont, ici [au Myanmar] plus le statut de Bhikkhunis." Elle insiste toutefois sur l'Anatta et le peu d'importance qu'elle accorde à cette différence. "C'est un équilibre qui s'est formé. La nature de l'homme est agressive. Pour éviter les tensions, il vaut mieux que les nonnes, quelque soit leur rang, se plient devant un moine."

Femme racontant l'histoire du bouddhisme

Samedi après-midi, Downtown Yangon. Les nonnes de tout âge marchent en cadence dans les rues. Devant le groupe, une petite nonne annonce leur arrivée aux riverains afin qu'ils préparent leurs dons. Le soleil chauffe le bitume et une légère vapeur d'eau, écume de la saison des pluies, s'élève. Toutes chantent en coeur, un grand bol entre les mains destiné à recevoir le riz et les friandises des donateurs. Après une longue marche, nous rentrons au centre. Entassées dans un camion pendant deux heures, toutes se partagent mangues épicées, biscuits et eau. Certaines, les plus âgées, ferment les yeux et méditent. D'autres rient de bon coeur sans raison apparente. Une petite fille, secouée par les saillies légendaires des routes birmanes, passe la tête hors du camion et remet son repas sous les regards abasourdis des conducteurs et les moqueries bon enfant des nonnes. L'air est à la gaieté. Nous passons la rivière Bago dans laquelle des bateaux attendent patiemment.

Les nonnes, à l'image des femmes dans la société, pâtissent d'un statut inférieur à leurs homologues masculins. Même lorsque les justifications habituellement réservées à l'inégalité du genre -féminité, la capacité de tomber enceinte, la force physique- n'ont plus de pertinence dans le contexte monastique, les disparités entre femmes et hommes persistent.

Devant la langue de bois des nonnes, j'insiste. Pourquoi une telle différence si, d'après les fondements bouddhistes, il ne devrait pas en avoir. L'une d'entre elles réfléchit un instant.

Après un silence, elle répond simplement: "Cela doit être la tradition."

Femmes passant dans les rues de Yangon (l'aumône) 

Filles et femmes rentrant à la maison

Cours de bouddhisme