Saigon

Sur le long de Kênh Té, le canal séparant le district 7 du reste, je croise le fer avec les rayons de l'après-midi. Au-dessus de nos têtes s'étreignent des milliers de câbles électriques brûlants, à la fois témoins et coupables du chaos, protégés des fissures, du sable et du temps qui ralentit à cette heure de la journée. Personne ne semble bouger. Seuls les scooters animent la rue. Plus loin, presque cachés par les ruines des maisons, les bateaux passent silencieusement. Ils sont à des années lumières de la condition terrestre. Oublié le vrombissement des rues. Effacée l'odeur des viandes attendant au soleil, du brûlé de la ferraille, du café au lait condensé. Ils ont quitté le calme et la beauté de la rivière pour les canaux encombrés de la ville. En souffrance dans un univers inquiétant, sur pilotis, sous la tôle, ils avancent sans s'y mêler.

Dans toutes les rues de Saigon, une effervescence prend le dessus sur le jour: les cafés, les échoppes de tissus, de produits cosmétiques, de billets de loterie, de cigarettes et de canettes, de lampes ou de miroirs, d'éviers, de bijoux, de chaussures se suivent les uns après les autres. Plus loin, dans certaines rues, d'autres magasins louent des corps de femmes.

Celles d'Ho Chi Minh City viennent des campagnes. Elles ont quitté le calme et la famille pour les rues poussiéreuses de la ville. D'abord attirées par de nouvelles possibilités, elles suivent un chemin tracé au centimètre près par les trafiquants: promesses, dettes, menaces et manipulations. Elles sont parfois vendues par leur propre famille, par leurs amis. Elles sont emmenées jusqu'aux mariages forcés en Chine ou aux bordels cambodgiens.

Femme se promenant aux bords du Kenh te

Les causes sont multiples. Dung, qui travaille dans un refuge pour les victimes de ces trafics, évoque la violence au sein du foyer et le manque d'éducation, courants dans les campagnes vietnamiennes. Les organisations parlent de mondialisation, de l'explosion du tourisme sexuel et du laxisme de certaines instances.

Le refuge est calme. C'est l'heure de la sieste. Les filles et leurs enfants dorment sur le sol. L'endroit est sobre. Seule la pièce réservée aux petits est colorée. Elles restent en général deux ans. Parfois plus. On chuchote pour ne pas les réveiller.

Les victimes du trafic humain comptent 80% de femmes et de filles. Elles sont majoritairement destinées au marché du sexe. Celui-ci suit la tendance des autres marchés et se plie à la loi de l'offre et la demande, s'adonne au libre échange ou fait appel à des intermédiaires. Les trafiquants veillent à respecter la date de péremption de leurs produits, leur facilité d'utilisation et promettent un prix défiant toute concurrence.

Ils appliquent une loi supplémentaire, celle où les droits humains s'écrasent sous le poids de la vulnérabilité économique. Cette règle millénaire a un goût particulièrement amer pour une moitié de la population. Aujourd'hui, le corps féminin est un produit sexuel par nature. Naître pauvre et dans certaines régions du monde poussent, par choix ou sous la contrainte, les femmes à en faire usage. Seulement, dans ce cas-ci, ce n'est pas l'emballage mais la dignité humaine qui est déchirée.

Fille jouant aux cartes (district 8) 

Dans un autre refuge, en retrait de Saigon, une petite fille vient d'être accueillie. Des chaussures minuscules attendent à l'entrée. Une peluche est accrochée au mur. L'atelier dessin va bientôt commencer. Comme beaucoup, elle veut oublier. Recommencer quelque chose de nouveau, apprendre, parler d'autre chose. Revivre. Sa vie précédente a été marchandée et, avec elle, ce sont les droits de toutes les femmes qui ont été bafoués.

Marché de Ben Thanh. L'espace entre les échoppes est presque inexistant. Les vendeuses sont collées contre leurs devantures surchargées, font surgir leurs produits devant les yeux des passants et s'exclament en Vietnamien, parfois en Anglais. L'air est moite. La vie est partout. Les gens viennent et repartent, font leurs courses et mangent. Tout a un prix. Presque tout.

Femmes travaillant sous le pont

Femmes causant sur le canal