Thaïlande

Le soleil renaît sur Huay Pu Keng. L'air est encore assommé par le chahut électrique de la nuit. Le bois est humide et froid, les volatiles s'impatientent, une première lumière apparaît derrière la colline. Malgré l'heure matinale, le village est déjà en ébullition. Des cris d'enfants, des rires d'hommes et femmes et le chant des coqs sont témoins du jour qui se lève.

"C'est la tradition!" Mapa éclate de rire. Au pourquoi des trois kilos d'anneaux dorés qu'elle porte autour du cou, elle répond sur le ton de l'évidence, habituée à la curiosité et amusée par la perplexité de son interlocuteur. Sa fille de trois ans, collée à ses genoux, hésite entre faire la moue et attirer l'attention de sa mère. "Elle porte des anneaux pendant la saison haute, quand les touristes Thaïlandais viennent nous visiter." Les quelques centimètres de métal autour du cou lui donne le permis de poser aux côté de Mapa lorsque, sous les objectifs, les visiteurs lui rappellent la beauté de ses ornements.

Femme marchant sous son parapluie

Pragmatisme, romantisme, rites. L'art de s'allonger le cou -ou plutôt de tasser ses épaules- transporte une histoire pour tous les goûts. Certains y voient une pratique qui visait autrefois à se protéger des attaques de tigres. D'autres racontent que les maris trompés retiraient les anneaux pour obliger leurs femmes à rester coucher, incapables de maintenir leur tête au-dessus du cou nu et allongé. À l'entrée du village, lorsque, à contre-jour, les femmes s'affairent calmement, liées par le rythme paisible de la rivière Pai et solennelles sous le silence des après-midis torrides, on ne peut s'empêcher de repenser aux légendes décrivant les femmes Kayans comme des descendantes de la Mère Dragon, un mythe omniprésent dans leur culture.

La beauté et la tradition. Deux arguments qui se répètent autour de ces anneaux. Le village n'est pas une exception à la loi universelle qui régit les comportements, les corps et les habits de femmes à travers le monde. Appelons les "esthétique et coutume", "charme et codes". Des mots différents pour la même menace qui contrôle le corps féminin: Souffrir pour être belle. S'allonger les jambes à l'aide de talons ou le cou à l'aide d'anneaux; étendre le lobe ou la poitrine; s'écraser la taille ou s'amaigrir à en disparaître. Tous ces corps et ces formes appartiennent à un ensemble défini comme l'idéal féminin, variant pour chaque culture, époque et pays. Le seul point commun à ces attentes est son origine -la société, hommes et femmes- et la peine physique, la petite soeur de la beauté. Le cas des femmes Kayan est encore plus troublant. Leur économie repose essentiellement sur ces attributs et, en conséquence, leur valeur a connu une inflation fulgurante face à la demande des touristes. Pire encore: Comme le gouvernement thaïlandais reçoit également une part du gâteau, les procédures leur permettant d'accéder à un statut normal et vivre en dehors des villages de réfugiés stagnent.

Quelques maisons plus loin est assise Masa. Elle regarde le fils de sa soeur jouer, partir et revenir. À l'ombre, elle attend les heures chaudes s'éloigner. La robe relevée jusqu'aux genoux, on aperçoit les anneaux serrant ses mollets. Plus larges au-dessus, ils s'entrechoquent lorsqu'elle balance ses jambes en l'air. Masa affirme que ceux-ci ne l'empêchent pas de marcher ni de courir. La seule douleur apparaît au niveau de la circulation sanguine.

L'animation du village suit les horaires de son école, une grande classe abritant les enfants de tout âge. Le matin, les syllabes Thaï répétées en coeur remplissent l'atmosphère d'une nouvelle douceur. Elle s'accompagnent des coups de marteau portés au bateau, des plaintes animales et du bruissement de l'eau. Les femmes donnent la douche aux plus petits dans de grandes poubelles en plastique. Les hommes attendent dans le hamac ou arrangent leurs outils. Le temps est lent et dense.

Femme souriant

"Celles qui ont des anneaux gagnent plus d'argent." Masse a porté les anneaux pendant trois ans. Après une opération pour laquelle elle a été obligée de les retirer, elle a décidé de ne plus en remettre. "C'est plus facile de vendre des souvenirs aux touristes avec ça. Ils veulent vous prendre en photos et sont prêts à acheter quelque chose après." Malgré cela, elle a pitié pour les femmes du village qui suivent la tradition: "Elles ne peuvent pas aller loin, elles sont obligées de rester au village. Elles ont besoin d'une permission pour sortir." Si les anneaux donnent une haute valeur sociale au sein de la communauté et face aux touristes, en dehors de ce monde-là, c'est une autre affaire. Masse se rappelle que les anneaux l'empêchaient d'étudier dans d'autre établissements que celui du village. Entre contrainte parentale, accès à l'éducation et statut précaire, les filles de sa génération et les plus jeunes font face à un choix économique douloureux: accepter d'endosser un joug doré -redoré par les attentes extérieures- et faciliter leurs revenus dans le court-terme ou refuser une partie de leur culture pour avoir la possibilité d'échapper à leur statut de réfugié, fréquenter des universités, peut-être trouver un travail en ville.

La chaleur retombe, la lumière se distille. Tous les enfants et adolescents se réunissent sur le terrain de football et de volleyball. Ils jouent jusqu'à ce que la nuit leur en empêche. Quelques vieux générateurs pour seule électricité, les activités sont pendues au bon vouloir du soleil. Lorsqu'on ne peut plus distinguer le filet, tout le monde rentre à la maison. Les tapis sont disposés sur le sol. Le sommeil est bercé par le murmure de la rivière et agité par les symptômes de la mousson, guettant déjà depuis les hauteurs et tambourinant la tôle des heures durant.

Filles rentrant à la maison

Femme assise devant sa maison

Fille attendant ses amies