Ethel Karskens

Inde (I)

Ethel Karskens
Inde (I)

Sur Jesse Road, nous dépassions les chiens mourants, les vaches sacrées, les publicités délavées sur lesquelles les femmes aux anneaux géants nous bénissaient d’un regard plastifié. Nous doublions les bus multicolores desquels les bras en agonie s’échappaient des fenêtres, la paume vers le ciel, les yeux noirs profonds fixés sur notre scooter qui traversait la chaleur mazout-poussière de Calcutta.  

Je levai ma main droite du siège et pianotais sur le souffle si brûlant que douloureux, caressant en pensée le moment tant attendu du chaos millénaire. Les femmes, habits lumineux, drapeaux officieux de la tornade indienne, attendaient le signal pour traverser. Mon hôte et chauffeur improvisé Jayesh coupait le moteur et les laissait passer. Les enfants s’étaient accrochés aux pans des saris et, effrayés par la foule, ne quittaient pas leur phare maternel.

Calcutta, Mars 2018

Le voyage voulait porter ce rêve au-delà de l’esquisse des femmes indiennes. La route jusqu’à Varanasi revêtait l’importance capitale et inexplicable de la compréhension, sous une nouvelle lumière, des témoignages de What is a Woman : qu’est-ce que les femmes, du Vietnam jusqu’à la Belgique, en passant par le Myanmar, la Chine ou l’Iran, avaient en commun ? Pourquoi leurs histoires se percutaient ?

Ensuite, il y avait l’Inde à elle toute seule. L’Inde pour unique rivage dans un instant de flottement dont je n’arrivais pas à me défaire. L’Inde parce qu’elle se confie à ceux qui ont vu la vie dans la mort. En Inde, parce que les premières secondes de la journée sautaient au cou des rêveurs : chaque détail couvait une divinité ; sous un ciel outrancier les destins s’agitaient et se démenaient en essayant de ne pas trébucher sur les squelettes de la route, sur les carcasses d’années à attendre la pluie, sous les lèvres mi-ouvertes d’un ciel presque gris qui chantait je t’emmène.

 

« Une femme, pour être femme, doit sourire comme une jeune fille, penser comme un homme, travailler comme un cheval et avoir l’élégance d’une dame. »

 

La phrase brillait quelque part dans la maison de ma grand-mère, à Bruxelles. Elle protégeait mes gestes et mots tandis que j’occupais le second étage de mes rimes, de mes visages de femmes asiatiques, perses et européennes, de mes idéaux de marbre que je souhaitais balancer à la gueule du monde parce que rien n’était plus important. Dans ces mots, je lisais les histoires répétées et ressassées des femmes rencontrées sur la route qui n’avaient pas eu d’autres choix que de ramper. Le menton relevé, vers le ciel. L’humanité sur leurs épaules.

File d’attente pour le temple , Varanasi, Mars 2018

File d’attente pour le temple, Varanasi, Mars 2018

Face à ma caméra, pour mon micro, elles répondaient à « Qu’est-ce qu’une femme ? » à l’encre de leurs blessures :

Être femme… (regard-échappatoire vers le passant dans la rue) Être femme c’est aimer jusqu’à s’oublier.

Être femme… Synonyme de porter et nourrir les futures générations.

Femme… Mot féminin qui signifie espérer quelque chose de meilleur.

Être femme et apporter la paix par le consentement inconditionnel d’une violence institutionnalisée.

 

Certaines femmes s’étaient relevées dans leurs idées, leur cœur à l’état brut exprimait face à mon visage sérieux, parfois ému, la rage d’être femme. J’admirais sans borne la pureté de leur colère, entendais dans le tremblement de leur voix l’injustice grossière, si béante que sacrée.

 

L’autre femme, celle de ma vie, longeait les murs, une canne en main, et m’appelait pour rincer les pieds qu’elle ne pouvait plus toucher. Elle portait en échange mes larmes et mes rires et rappelait de son visage fatigué (parfois en paix, parfois agité) l’éternité qui me restait à vivre.

 

L’autre femme, elle, ni féministe ni misogyne, d’une génération et une éducation aux combats différents, souriait aux histoires immortalisées sans y voir le genre, seulement le cours des Saisons. Les portraits de ces femmes différentes ne portaient qu’un quotidien teinté d’un exotisme aux portes du romanesque.

 

Sa disparition n’avait tiré ni les drapeaux sur les balcons, ni les larmes des inconnus. Personne ne connaissait ses combats, certains se souvenaient de son rire. Sa fin n’était que mon synonyme d’un tremblement de terre de l’histoire. En redessinant le prologue de l’existence, sur lequel les gravures de sa voix témoignaient du cycle de la vie, je discernais la solitude de l’espèce humaine. Et j’en eu peur. Et j’eu voulu voir la Femme en elle pour la rendre un peu plus immortelle.

 

À l’autre bout du monde, elle existait encore. Ses messages portaient sa voix. Son nom apparaissait dans mes notes et criait en majuscules « APPELER OMA ». Elle s’asseyait à mes côtés, un verre de rosé à la main, lorsque j’écrivais et me proposait du chocolat. L’autre femme de ma vie était décédée et bien vivante.

 

L’Inde parle à ceux qui ont cru voir la vie dans la mort. Un mirage universel, douloureux dans sa beauté. Une ode à la femme en quelque sorte.

Varanasi, Mars 2018

Varanasi, Mars 2018

Sur la route vers Varanasi, il y avait dans l’air des étincelles de son âme. La ville sacrée, où, sur les rives du Gange brûlaient en continu les corps recouverts de draps orangés, recèlerait le secret de la fin et du commencement. Sur les traits des femmes inconnues, dans leur anonymat qui germerait au creux des foules, je rendrais hommage à l’autre femme de ma vie qui avait accroché un jour au mur « Une femme, pour être femme, doit sourire comme une jeune fille, penser comme un homme, travailler comme un cheval et avoir l’élégance d’une dame. »

 

Le Poorva Express me sauva à l’aube de Calcutta et son chaos. Entre les taxis jaunes bouillant, en prise aux harcèlements des vendeurs ambulants, ma grand-mère se moquait de mon désarroi. Un rire gentil, quelque chose de doux qui flottait dans l’air avec le chai et le curry. Sur les quais de la gare, les femmes-fourmis aux visages sévères portaient les maisons et les récoltes au sein de la grande Bousculade humaine et animale. Les portes du train s’ouvraient, l’attente se transformait en course contre la montre, Varanasi nous attendait.

Agra, Juillet 2016

Agra, Juillet 2016